Pour un Québec prospère, des institutions publiques régionales fortes

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Selon plusieurs professeurs d'universités, le programme de coupes du gouvernement Couillard est très préoccupant.

Le contexte budgétaire est préoccupant. Le programme de coupes, dit d’«optimisation», annoncé par le gouvernement Couillard, l’est tout autant. Nul ne peut nier l’évidente nécessité de traiter la question de l’endettement de l’État québécois mais, comme le diable est dans les détails, le malaise est dans les moyens. 

Pour l’heure, nos institutions publiques régionales et leur personnel sont la cible de ce programme d’austérité. Dans le discours dominant, on oppose de façon simpliste les employés de l’État à l’image de l’entrepreneur gagnant qui, lui, réussirait grâce à sa détermination, son courage, sa passion, bref un ensemble de qualités personnelles que ne posséderait pas le fonctionnaire blasé et déconnecté de la réalité. Pour le gouvernement libéral, le projet de réduire la fonction publique vise donc à lever les barrières aux efforts des femmes et hommes valeureux que sont les entrepreneurs.

Mais une telle conception du rôle de nos institutions et du travail des entrepreneurs est plus que dépassée. Elle relève d’un imaginaire ancien qui ne saisit pas (ou refuse de le faire!) le système beaucoup plus complexe dans lequel s’inscrivent ces deux figures nécessaires de l’économie de marché.

Certes, l’entreprise privée est un acteur incontournable mais, comme l’ont montré nombre de travaux scientifiques, sa réussite dépend des ressources qu’elle doit trouver dans son milieu : naturelles, humaines, financières, culturelles. L’entreprise ne s’épanouit pas dans le désert. Au 19e siècle, l’économiste Alfred Marshall parlait en termes d’«atmosphère» pour expliquer l’esprit de ces lieux où florissaient les entreprises. Aujourd’hui, les concepts de système productif régional, de milieu innovateur et de région apprenante nous servent à mieux comprendre ces liens d’interdépendance entre l’entreprise et son territoire. Les recherches ont permis de mieux comprendre comment ces relations se structurent autour de rapports complexes liant compétition et collaboration. Elles ont également mis en évidence le rôle majeur que jouent les institutions publiques. Les organisations de recherche et développement, les agences de soutien, les organismes de financement, comme les instances de gouvernance et de surveillance définissant les règles à respecter par les différents joueurs, tous contribuent à créer un environnement régulé et stable, qui nourrit les projets d’entreprises et diminue les incertitudes. En d’autres termes, ils participent à ce contexte favorable à l’investissement… 

Plus largement, on parlera donc des «régions qui gagnent» comme étant celles où les différents acteurs, publics et privés, auront réussi à coordonner leurs efforts vers des projets communs, le premier étant le développement pérenne du milieu de vie qu’ils partagent. C’est en ce sens qu’aujourd’hui on insiste sur l’idée que le développement doit être vu comme un processus, un processus exigeant porté par des acteurs variés issus des sphères tant publique que privée, associative ou citoyenne. De leur travail conjoint émergent des rapports d’interconnaissances, de nouvelles connaissances, des arrangements et des conventions. Lorsque ceux-ci font défaut, il y a dysfonctionnement et l’économie en souffre. On n’a qu’à penser à l’insertion contestée des activités d’extraction d’hydrocarbures au Québec, expliquée en partie par le manque de confiance vis à vis des institutions publiques censées réguler l’industrie. Ce sont donc aussi ces facteurs immatériels, et non moins essentiels, que génèrent les institutions  dans le temps long. 

En ce sens, les directions régionales des ministères, Agences de santé, Conférences régionales des élus (CRÉ), Centres locaux de développement (CLD) et autres instances publiques de planification sont des joueurs de premiers plans pour la réussite du Québec. Abolir les postes dans cette administration publique régionale, quand ce n’est pas l’institution complète, apparaît une visée à courte vue. C’est nier leur rôle dynamique et constructif dans les processus de développement. C’est nier qu’elles sont des acteurs de changement essentiel, porteurs d’expertises, de mémoire et de savoirs, qui permet entre autres d’ajuster des programmes nationaux aux spécificités des territoires d’intervention. Les CRÉ sont entre autres un des rares espaces communs où les différents acteurs peuvent se coordonner et faire en sorte que les actions convergent vers de mêmes visées. On évite ainsi des dédoublements, des contradictions, bref, des pertes d’énergie et de ressources. En somme, abolir nos institutions publiques régionales, c’est détruire une ressource stratégique pour le  développement des régions du Québec, que l’on aura mis des années à construire.

De fait, couper dans nos institutions, par le biais des programmes, permet au gouvernement de faire entrer non pas un mais bien deux éléphants dans la pièce. D’abord l’État «minceur», puis l’État (re)centralisé. Avec une telle orientation allant à l’encontre de demandes historiques fondamentales, on se prépare des lendemains qui déchantent. Car s’il y a une ligne de fond claire qui se dégage des nombreuses mobilisations territoriales observées autour de l’exploitation des ressources et de l’occupation du territoire c’est bien une demande pour plus d’État et pour un État «autrement» : fort d’expertises internes, indépendant des grands intérêts économiques à courte vue, et donc apte à réguler le développement des territoires, bref un État responsable du bien commun.  On est bien loin d’un appel à un État «minceur» et centralisé!

Alors qu’on a lentement construit une société québécoise capable de reconnaître et de combattre les disparités régionales dès la Révolution tranquille  - faut-il rappeler la grande époque de la planification régionale avec le BAEQ (Bureau d’Aménagement de l’Est du Québec), de l’OPDQ (Office de planification et de développement du Québec), des ministres régionaux, d’un ministère entièrement dédié aux régions – l’actuel gouvernement achève une longue et sourde besogne de déstructuration de l’action publique territoriale qui a fait ses preuves ici et ailleurs. Exit la décentralisation administrative, exit la régionalisation, exit le développement régional lui-même. On peut certes discuter de l’«efficacité» des structures, mais penser réussir une mission sans des institutions publiques régionales fortes, c’est de la pensée magique.

 

Professeurs, membres du Centre de recherche sur le développement territorial (CRDT)

Marie-José Fortin, Chaire du Canada en développement régional et territorial, UQAR

Bruno Jean, Chaire du Canada en développement rural, UQAR

Marco Alberio, UQAR

Raymond Beaudry, UQAR

Serge Belley, ÉNAP

Yves Bergeron, UQAT

Geneviève Brisson, U. Laval

Mathieu Charron, UQO

Guy Chiasson, UQO

Omer Chouinard, U. de Moncton

Alexandre Couture-Gagnon, ÉNAP

Augustin Épenda, UQAT

Maude Flamand-Hubert, UQAR

Yann Fournis, UQAR

Christiane Gagnon, UQAC

Mario Gauthier, UQO

Emmanuel Guy, UQAR

Mario Handfield, UQAR

Fernand Harvey, INRS

André Joyal, UQTR

Danielle Lafontaine, UQAR

Dominic Lapointe, UQAM

Patrice Leblanc, UQAT

Nathalie Lewis, UQAR

Patrick Mundler, U. Laval

Steve Plante, UQAR

Marie-Claude Prémont, ÉNAP

Martin Robitaille, UQO

Diane Saint-Pierre, INRS

Richard Shearmur, U. McGill

Majella Simard, U. de Moncton

Martin Simard, UQAC

Fabrice Thuriot, U. de Reims

 

Autres professeurs en développement territorial

Cedric Brunelle, U. Memorial

Mario Carrier, U. Laval

Jean-Marc Fontan, CRISES/UQAM

Juan-Luis Klein, CRISES/UQAM

Pierre-André Julien, UQTR

François L’Italien, IRÉC

Pierre-André Tremblay, UQAR

Paul Y. Villeneuve, U. Laval

 

Organisations: UQAR, Conférences régionales des élus, UQO ÉNAP UQAT CLD UQAM UQAC INRS UQTR Bureau d’Aménagement Office de planification

Lieux géographiques: Développement du Québec, Moncton

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Commentaires

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Derniers commentaires

  • Andree Tremblay
    06 novembre 2014 - 12:50

    cest totalement irresponsable ce qui se passe au gouvernement du Québec présentement. Comment des co omises peuvent ils avoir une vision à courte vue telle que ce qui arrive présentement. Pour mon milieu d'environ 3800 habitants, fermeture du CLD, coupure de postes de cadres au csss fermeture du Carrefour jeunasse emploi, sans compter l,impact des autres coupe sur l'économie, ce sera beaucoup de personnes, d jeunes surtout, qui quitteront notre municipalité déjà dévitalisée. C'est à faire peur pour l'avenir!

  • Jeff Lafleur
    04 novembre 2014 - 21:05

    «Le contexte budgétaire est préoccupant» Première phrase de ce long texte signé par des professeurs. En lisant le texte, les professeurs n`ont vraiment pas compris le sens de cette première phrase. Pour eux, il faut tout protéger, ne rien changer, tout garder intacte, mais encore une fois, donc tout est beau madame la marquise. Ce qu`ils ne disent pas, ils sont tous des salariés du gouvernement, et ce ne sont pas eux les moins bien payés du système. Le gouvernement doit couper, et couper ça veut dire des pertes, dans les emplois, baisses de conditions de travail ou tout au moins gel, programmes abolis, etc.., possiblement qu`on a eu les yeux plus gros que la panse. Messieurs, mesdames, allez refaire vos devoirs, car pour cette mise en situation, vous avez un D.

    • Jerry Espada
      05 novembre 2014 - 14:25

      Monsieur Lafleur, Expliquez-moi comment on relance une économie en coupant des emplois ? Les plus grosses dépenses du gouvernement sont la santé et l'éducation (qui représente l'équivalent du logement et de la nourriture pour un budget familial). Couper dans le poste de développement régional, c'est comme si une famille coupait dans son poste budgétaire «transport» alors qu'elle ne dispose que d'une voiture et qu'elle l'utilise seulement pour amener les enfants à l'arrêt de l'autobus scolaire, faire l'épcerie et aller au travail (comme cette famille vit en région, il n'y a pas de transport en commun). Le transport pour cette famille c'est comme le développement régional pour la province, c'est indispensable et ce n'est pas ce qui coûte le plus cher. Le développement régional ce n'est pas un luxe que seuls quelques pays peuvent se permettre. Ne pas structurer le développement régional c'est comme si une entreprise ne ferait pas de marketing (analyse et adaptation de la qualité de ses produits ou services, de ses prix, de sa distribution et de sa communication). Tôt ou tard la concurrence va se charger d'innover et prendre ses parts de marché au point de la faire disparaître. Les municipalités qui ne voudront pas mourir et qui vont vouloir continuer à offrir des conditions de vie agréable pour leurs citoyens, vont devoir organiser elles-mêmes leur développement. Elles vont devoir investir dans leur développement et qui va payer pour ? Les citoyens via les taxes municipales. Donc OK, le gouvernement en coupant dans le développement régional fait de petites économies (sur l'ensemble de son budget ce n'est pas gros), mais si les municipalités ne veulent pas augmenter les taxes de leurs citoyens, nous allons inévitablement nous appauvrir. Je suis persuadé que ces coupures dans le développement régional vont nous coûter plus cher collectivement.