Je suis allé voir ma maman à l’occasion de la Fête des Mères. Je me sentais coupable d’avoir espacé mes visites ces dernières années. Coupable et honteux.
En cours de route, pensées, souvenirs et émotions se télescopent dans mon cerveau. Pour ne pas avoir à nous donner la fessée, elle haussait le ton : « Attendez que votre père arrive, il va s’occuper de vous autres ». Mon père qui travaillait souvent à l’extérieur n’en faisait strictement rien, trop heureux de revoir sa marmaille.
Je reste toujours persuadé que ma mère n’a jamais colporté à mon père nos mauvais coups. Ma mère a quitté tôt les bancs d’école , mais elle était détentrice de plusieurs « diplômes »comme sans doute la plupart des mamans des années 50 : cuisinière hors pair, éducatrice de premier plan, fine couturière, infirmière douce et patiente et professionnelle de l’entretien ménager.
Elle était dans la quarantaine avancée quand elle a mis au monde son dernier bébé, une surprise qui chamboula la vie de toute notre famille. Les tendres regards qu’elle posait sur ma jolie petite sœur me firent comprendre que j’avais tort de penser que le dernier rejeton n’était qu’une bouche de plus à nourrir. Plutôt un cadeau du ciel pour mes parents.
Le décès d’un de mes frères à l’âge de 44 ans lui fit une peine sans nom. J’ai dès lors compris que les parents ne doivent pas survivre à leurs enfants. À la mort de mon père en 1976, elle m’étonna par son grand courage. Au cours des années suivantes, elle se cramponna à la vie en élargissant son cercle d’amies tout en maternant de près ou de loin ses enfants et ses petits-enfants.
Me semble-t-il, les bas de la vie n’avaient plus prise sur elle.
En tournant dans l’entrée de sa « demeure », j’ai des papillons dans l’estomac et, bizarrement, mon coeur bat à un rythme accéléré. Je suis là depuis cinq minutes et je bafouille des « je t’aime maman », « je suis désolé ».Puis, telle une digue se rompant, j’enfile les phrases si longtemps retenues : « Non seulement, je t’aime mais je t’admire pour tout ce que tu as fait pour moi et mes frères et sœurs. Toute une vie consacrée à ta famille, entrecoupée de vacances bien sobres, jamais de cinéma, de spectacles, encore moins de grandes sorties ».
Comment as-tu fait pour être heureuse? Je sens l’inanité de ma question. Elle m’écoute sans mot dire. Ce silence pesant ajoute à mon désarroi et, n’arrivant plus à réprimer mon chagrin, je pleure. Secoué, hoquetant, je lui promets solennellement de revenir la voir plus souvent, pas seulement à la Fête des Mères.
J’éprouve une certaine gêne à prendre pareil engagement. Après tout, elle m’a tricoté. Je reste auprès d’elle plus d’une heure. L’âme en paix, je quitte tout doucement le…cimetière. Maman y repose depuis 1991.
Une brise me caresse le visage, le soleil se bat pour percer les nuages. Il fait un tout petit peu frisquet mais mon corps entier est envahi par une chaleur bienfaisante.
En franchissant les portes du cimetière, je murmure tendrement à son intention: merci d’avoir été ma maman.
(Depuis que j’ai rédigé ce texte en mai 2008, j’ai respecté mon engagement en lui rendant visite au cimetière plusieurs fois par année. Mais, en fait, ai-je vraiment besoin de lui rendre visite aussi souvent, elle est toujours présente dans mon coeur).





















