Mon père n'était pas le plus fort mais le plus bon!

 Publié le dimanche, 19 juin 2011 11:48 - par Roger Boudreau
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J’aimais mon père et pourtant aussi loin que remontent mes souvenirs je ne me rappelle pas de le lui avoir dit une seule fois. Il y a quelques décennies nous exprimions difficilement notre amour par de tendres paroles comme « je t’aime papa ». Et puis les grosses familles freinaient  les élans individuels  de nos parents.

 
Au milieu de la vingtaine, il s’est érigé insidieusement  un mur entre mon père et moi sans que nous n’en sûmes  jamais la véritable raison. Jamais de gros mots, aucune dispute, mais chacun restait invariablement sur son quant-à-soi. J’ai habité avec mes chers parents  jusqu’à l’âge de 32 ans, mais c’est surtout avec ma mère que j’entretenais  des conversations soutenues. Le  travail de mon père au Canadien National le retenait à l’extérieur de la région plusieurs jours par semaine.
 
Puis, à sa retraite, il a emménagé avec ma mère dans  la maison que j’avais achetée parce qu’ils craignaient  ne pas avoir les moyens  de payer leur loyer  de la rue Hôtel-de-Ville. Mon père réparait tout ce qui lui tombait sous la main et il se mit à jardiner pour la première fois de sa vie. Il respirait le bonheur. J’avais trouvé une façon bien terre à terre de lui exprimer tout mon amour. Je souhaitais qu’il comprenne le message.
 
De temps en temps, nous nous installions  tous les deux dans le portique pour engager une conversation.  Les silences étaient plus nombreux que les paroles. J’espérais toujours, malgré tout, que la conversation dévia sur nos sentiments réciproques.  Rien à faire. Mon père m’aimait, je n’en ai jamais douté. Moi, je le respectais mais j’étais incapable de lui signifier mon amour.
 
Je m’en voulais énormément d’être si timide avec l’auteur de mes jours. Nous étions, en fait, l’un et l’autre, victime de l’éducation conservatrice de ses propres parents. Un garçon d’un certain âge ne pouvait pas décemment dire à son père qu’il l’aimait. C’était comme un signe de faiblesse.
 
Je crois malgré tout qu’il comprenait mon désarroi car il était toujours un peu surpris de constater mon intérêt soudain pour sa compagnie.  Il appréciait sûrement ces moments d’intimité.  Au fil des semaines, il finit par me parler de ses débuts au Canadien National à l’âge de 14 ans, de ses relations avec ses patrons, tous des anglophones, sauf le dernier avant sa retraite, de la politique et de son idole, Réal Caouette. Bien sûr, il avait le souvenir facile de la naissance de chacun de ses enfants.
 
Au début de la soixantaine, il aurait pu obtenir une promotion mais il ne voulait  absolument pas diriger du personnel. Il craignait  l’injustice comme la peste. Une facette de sa personnalité qui me fit l’en apprécier davantage.
 
Puis, un jour, je l’entendis dire à ma mère : « tu sais Isabelle  on est trop bien, j’ai peur qu’ils nous  arrivent un malheur quelconque ». Paroles prophétiques car quelques mois plus tard, un cancer généralisé devait l’emporter. La veille même de sa mort j’ai eu avec lui une conversation trop brève mais pleine de tendresse. Mais je n’ai pas eu le courage de lui combien je l’aimais. Combien j’avais apprécié les innombrables sacrifices qu’il s’était imposés pour faire vivre honorablement sa famille.
 
Ma peine de le voir s’en aller si jeune – il n’avait que 70 ans – était trop grande pour lui dire les paroles qu’il attendait depuis si longtemps.
 
J’aurais tant voulu lui dire  combien moi, mes frères et mes sœurs avions apprécié  sa bonté, sa douceur,  sa droiture, son intégrité, ses colères feintes ou réelles, sa joie de vivre en vacances, son amour pour notre mère et notre famille.
 
Il y a quelques années, en longeant un ruisseau, cours d’eau que mon père affectionnait particulièrement parce qu’il y pêchait souvent au retour de son travail, je me suis rappelé qu’un jour j’avais passé l’un de mes bras autour de ses épaules pour l’aider à franchir un obstacle. Nous nous étions regardés, un peu effrayés, je crois, par ce simple geste d’entraide.
 
Je n’étais jamais venu aussi près de lui dire tout mon amour. Ces instants magiques, je ne les ai jamais oubliés. Ils remontent à la surface à chaque anniversaire de la fête des papas.
 
Depuis quelques années, grâce à une amie très chère et très perspicace,  je me rends régulièrement sur sa tombe pour reprendre le temps perdu et lui dire tout ce que j’aurais dû lui dire de son vivant.
 
Et je quitte le cimetière l’âme en paix.
 
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