Dans ma tendre enfance – disons vers 7 ou 8 ans – il y avait un individu détestable qui demeurait à quelques maisons de la nôtre. Sa grande passion était sa petite fille qu’il adorait et à laquelle il interdisait de jouer avec les autres gosses. Sans doute n’étions-nous pas assez bien pour elle.
Elle sortait rarement seule de chez elle. Mais, même accompagnée de son papa chéri, les copains ne se privaient pas de lui « crier des noms ». Son père, un homme apparemment violent, du moins en donnait-il l’air, nous lançait des imprécations.
Un hiver, sans doute pour se venger de ces petits morveux qui s’en prenaient verbalement à sa petite fille chérie, il mit du gros sel sur la glace de notre patinoire extérieure. Encore aujourd’hui, je ne saurais vous dire, sans un pincement de cœur, dans quel mauvais état était notre patinoire quand nous l’avions foulée le lendemain matin du « drame ».
Pendant quelques jours, tous les jeunes ragèrent et pestèrent contre le coupable qu’ils avaient déjà tout désigné : le papa détestable (!) de la petite fille.
Il fut décidé que nous nous vengerions de lui au moment propice. À 7 ou 8 ans, la patience n’est pas nécessairement une qualité qui se pratique quotidiennement. Et nous, nous mourions d’envie de lui rendre la monnaie de sa pièce d’une façon ou d’une autre.
Malgré les mises en garde des parents, quelques-uns d’entre nous lancèrent des pierres dans les fenêtres de son loyer. Le petit manège dura quelques jours. Le monsieur mangeait littéralement ses bas et promettait d’en faire voir de toutes les couleurs à celui qu’il attraperait par le chignon du cou.
On refit la glace et lors de matchs de hockey, la rondelle, comme par un heureux hasard, atterrissait régulièrement dans les fenêtres ou la porte de la propriété du méchant monsieur. Nous imaginions avec un plaisir féroce qu’il devait être au bord de l’apoplexie.
Le coup de grâce fut asséné quelques semaines plus tard lorsqu’un des nôtres qui s’amusait avec une roue - même si c’était l’hiver – la lança délibérément en direction de la fillette. À peine si la roue effleura la jeune fille mais les cris de mort qu’elle poussa mirent son père hors de lui.
Il promit une volée à tous les « bums » - autrement dit « nous » – de la rue Notre-Dame même si cela devait lui prendre un an.
Pendant quelques jours, la terre s’arrêta de tourner et tous les jeunes se tinrent peinard. Laissons gronder la tempête était le mot d’ordre.
Bien sûr, comme tous les gosses, nous fanfaronnions, bien cachés dans nos forts de neige. « Qu’il vienne et on va lui payer la traite ».
Puis, une « nouvelle » sensationnelle tomba sur nos bunkers : celui qui avait étendu du gros sel sur la patinoire n’était peut-être par le père de la fillette mais un jeune « voyou » d’une quinzaine d’années. Pour le « fun » devait-on apprendre plus tard.
La rumeur circula dans le quartier comme un coup de vent. Curieusement, il n’y eut plus jamais c’accrochages entre lui et les petits garnements du coin. Sa fille ne joua pas plus avec nous qu’auparavant mais au moins nous la laissions tranquille.
Il s’installa une sorte de trêve qui tint bon. Je déménageai du « bout d’la shop » vers l’âge de 14 ans et je n’entendis plus jamais parler de cet homme et de sa fille qu’il surprotégeait.
J’en retirai tout de même une bonne leçon, celle de taire mes préjugés et de juger sans preuve aucune. Rien que pour cela, l’histoire de ce père trop aimant restera à jamais gravée dans ma mémoire.





















