J’ai rangé mon... kodak

 Publié le vendredi, 20 janvier 2012 01:02 - par Laurent Leblond
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Eatman Kodak, le fleuron de la photographie mondiale depuis plus de 100 ans, a demandé la protection de la loi contre ses créanciers pour se restructurer.

Le logo actuel d'Eastman Kodak. (Photo tirée du site canadien de l'entreprise)

Cette nouvelle me permet de rappeler de nombreux souvenirs, moi qui ai pris des photos toute ma vie et qui en prendrai encore jusqu’à la fin. La photographie, pour moi, est la captation d’un instant de vie. Essentiel.

Aujourd’hui, tous les gadgets possibles peuvent nous permettre de capter des images, surtout par numérisation. D’ailleurs, Kodak avait créé, dit-on, la première caméra numérique (aussi grosse qu’un grille-pain), aux années 70. Mais, de peur de faire un ombrage fatal à ses produits alors très courus, les responsables de la compagnie avaient placé le projet sur une tablette. On sait ce qui a suivi. Et ce qui a occasionné la descente aux enfers de cette entreprise, dont le nom, dès le début du XXe siècle, définissait nommément la caméra qu’on utilisait. « Attendez, je vais prendre mon kodak » ou « As-tu ton kodak ? ».

Les infos disent que les filiales du groupe hors des États-Unis ne sont pas incluses dans la demande de placement sous le chapitre 11 de la loi américaine sur l’insolvabilité.

En 1888, avec son slogan « You press the button, we do the rest » (« Vous appuyez sur le bouton, nous nous chargeons du reste »), George Eastman met le premier appareil photo simple d'utilisation sur le marché. Par cette initiative, il rend un procédé, auparavant encombrant et difficile à utiliser, simple et accessible à tous et permet à la photographie de devenir « aussi pratique que le stylo ».

Moi qui ai commencé le métier avec une caméra Polaroid (compagnie aussi gobée par le numérique) et pris des centaines de photos par ce procédé « instantané » (dont la signature de l’entente cadre Canada-Québec, en 1968), j’étais quand même passionné par la photo analogique, avec le bon vieux film 35 mm, en noir et blanc et en couleurs. Et les essais ne manquaient pas.

Parce que la caméra évoluait et la force (ASA) du film augmentait, autant en qualité qu’en vitesse et en captation de la lumière. On commençait aussi à parler du grain (aujourd’hui nommé pixel), avec des kodaks de plus en plus performants.

À cette époque héroïque, comme aujourd’hui, il fallait bien cadrer et bien jauger les éclairages et les arrière-plans. Mais, l’attente des résultats, avant le développement et la réception de la fameuse enveloppe des épreuves, était unique. Le thrill, qui nous figeait alors, n’existe presque plus aujourd’hui, quand on peut « travailler immédiatement » le cliché sur sa caméra numérique.  

C’est ainsi que, avec ma caméra (une bonne vieille Nikon qui m’a suivi fort longtemps, véritable char d’assaut, insensible aux nombreux chocs que je lui ai imposés), et le fameux film Kodak, le Kodachrome II, entre autres, une pure merveille, je jaugeais chacun des clichés sortis de l’enveloppe et j’évaluais autant les bons coups que les erreurs ainsi imprimés sur le papier glacé.

Kodak m’aura, comme à bien d’autres amateurs passionnés, permis de jauger mon œil, surtout aux couchers de soleil et aux clichés de pénombre au quai de Rimouski. Je me souviens entre autres d’une photo que j’avais captée de la rue Saint-Germain Est, vers le quai de Rimouski-Est, traçant le profil d’un gros bateau à quai, sous le soleil couchant. J’en étais plus que fier.

Ça peut évidemment se faire encore aujourd’hui (je continue toujours à « prendre » des couchers de soleil), mais la sensation de réussite n’est plus la même qu'hier, en raison de l’attente, parfois fébrile du résultat.

Quand mon gars est né, il a été la vedette, souvent surprise, mais rapidement heureuse de jouer les sujets, de mes mitraillages photographiques. Toutes les occasions étaient bonnes, de la première tétée aux premiers pas, sans oublier les anniversaires et les nombreuses fêtes. J’ai englouti plusieurs films Kodak dans cette belle aventure. Et quelle joie de voir les photos et ses sourires à l’arrivée de la fameuse enveloppe… Comme le visionnement des films Super 8… aussi de Kodak.

Aujourd’hui, je prends encore des photos, avec ma caméra numérique, des jeunes et des membres de la famille, neveux, nièces, belles sœurs, cousins, cousines, aux anniversaires, aux mariages, aux baptêmes et aux… funérailles, pour les souvenirs. Et, maintenant, pour les conserver, les photos numérisées sont inscrites sur un CD ou envoyées par courriels. Ou encore imprimées dans les pharmacies, les grandes surfaces et les magasins spécialisés. On n'en sort presque pas...

De fait, George Eastman, le fondateur de cette entreprise, le créateur de cette habitude que je qualifierais de hautement sociale, a initié de grandes vocations. Je ne pense qu’à Frank Capa, le héros photographe de la Seconde Guerre mondiale, ou à John Dominis, photographe émérite de la revue « Life », magazine hebdomadaire, au papier glacé, reconnu à l’époque pour ses photos superbes. Comme le National Geographic Magazine. Sans oublier les nombreuses icônes du monde de la photographie... On a inventé des styles, créé des écoles. Comme au cinéma, aussi capté sur du 35 mm… jusqu’à ce que le DVD prenne la place.     

Parce que, au-delà de la technique qui avance à la vitesse de la lumière, la joie, jadis comme aujourd’hui, de prendre une bonne photo ravit tous ses auteurs, à des degrés divers, amateurs comme professionnels. Ça, ça ne peut s’enlever ou disparaître.

Admirer la couleur juste (le film Kodachrome II, par sa versatilité, permettait de capter des clichés extraordinaires, pur enchantement pour leurs auteurs), le cadrage approprié, les « balances » marquées et les compositions justes, n’a pas changé depuis plus de 100 ans. Et c’est grâce à Georges Eastman et à Kodak.

La technologie peut évoluer, mais le plaisir d’admirer une belle photo ne changera jamais.

Si la compagnie a manqué de vision à l’arrivée du numérique, la photographie en possède une fort solide. Un art. Populaire et en constant enchantement.

Mon vieux kodak est déjà rangé. Pas ma passion pour la photo.
 
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